Rencontres au Royaume de Silla

Un après-midi pluvieux, je me suis arrêtée dans la librairie du 3ème arrondissement de Paris. Je suis allée faire un tour au rayon “Corée” pour voir ce qu’il y avait de neuf, et je suis tombée sur le livre La pagode sans ombre (무영탑 , 1939) de HYUN Jin-Geon (현진건). Un peu intriguée, je décide de l’acheter et me lance dans sa lecture.

L’auteur effectue ses premiers pas dans la littérature dans les années 1920, puis se consacre à l’écriture de romans historiques dans les années 1930 afin d’affirmer et de faire perdurer l’identité nationale de la Corée qui est alors sous la domination japonaise. C’est dans ce contexte qu’il écrit La pagode sans ombre qui est à l’origine un roman publié dans un journal en feuilleton de 164 chapitres, du 20 juillet 1938 au 7 février 1939 . Son oeuvre sera traduite du coréen au français par FRIEDLI Mi-Kyung et REICHENBACH David, à l’occasion du programme éditorial Année France-Corée 2015-2016 (année culturelle croisée entre la France et la Corée, instaurée dans le but de célébrer le 130ème anniversaire des relations diplomatiques entre les deux pays).  

Hyun Jin-Geon choisit la légende d’Asadal de Baekje et son épouse Asanyeo. Cette légende est celle d’Asadal, un tailleur de pierre, envoyé à Silla (신라) pour construire deux  pagodes à Seorabeol (서라벌 aujourd’hui Gyeongju 경주) au pied du mont Toham (토함산) et plus précisément au temple de Bulguksa (불국사). Ces deux pagodes sont aujourd’hui classées « Trésor National » et peuvent être admirées si vous faites un détour au temple de Bulguksa. 

(D: Dabotap (다보탑) G:Seokgatap(가탑) (photo:Yonhap News)

Trois ans après son arrivée, Asadal est en manque d’inspiration. Mais, c’est sans compter sur sa rencontre avec Juman. Fille d’un aristocrate important et connue pour sa grande beauté et son intelligence, on la surnomme d’ailleurs « Mademoiselle Gusul » (Mademoiselle perle). Celle-ci rencontre Asadal lors de Chopail (초파일 : jour anniversaire de la naissance du Bouddha, le huitième jour du quatrième mois, selon le calendrier lunaire), alors qu’elle fait partie du cortège royal en visite au temple de Bulguksa et tombe amoureuse de ce dernier. Asadal voit en elle sa femme qu’il n’a pas revue depuis longtemps et a alors un regain d’inspiration pour finir sa seconde pagode. 

Ce récit met bien en avant les traditions avec la découverte – pour ma part – de plusieurs événements tels que Daeboreum (대보름), la fête de la première pleine lune de l’année, ou encore Hangawi (한가위), fête plus connue sous le nom de Chuseok (추석) et qui correspond à la fête des moissons, à l’occasion de la pleine lune du huitième mois du calendrier lunaire.  On y découvre également Yudu (유두), la fête de la pleine lune du sixième mois du calendrier lunaire. Sont aussi mises en avant de fortes valeurs comme la fidélité, la générosité, le respect pour ses parents mais surtout la sincérité de l’amour qu’il soit amical, amoureux ou filial. 

Pour autant ce roman n’est pas juste une histoire à l’eau de rose. L’auteur a choisi de véhiculer un message politique sur fond de romance. Rappelons qu’au moment où ce roman est rédigé (1938-39), la Corée est sous la domination japonaise. L’auteur fait alors un parallèle avec la Corée du VIIème siècle, période durant laquelle la Chine exerce une forte influence sur cette dernière. Hyun Ji-Geon y prône la fierté nationale et le refus de se soumettre à une autre culture. Les soumis sont représentés comme laids, avec de mauvaises manières, contrairement aux patriotes qui sont eux décrits d’une grande beauté, intelligents et parfois même majestueux voire divins.

Les histoires d’amour ont toujours été un excellent moyen de véhiculer un message dans la littérature. Elles cachent parfois de vraies pépites comme ici une grande fierté pour son identité culturelle. Asadal, Asanyeo et Juman ont bien leur place aux côtés de Roméo, Juliette et autres héros légendaires. 

La pagode sans ombre mérite son statut de grand classique littéraire coréen. J’espère ainsi que vous partirez à la rencontre de ces personnages et en apprécierez autant que moi la richesse.

Bonne rencontre et surtout bonne lecture ! 

Valérie-Anne RTM

(sources et crédits photos : korea.net ; atelierdescahiers.com)