La rébellion paysanne du Donghak : l’étincelle de la démocratie

À bien des égards, la fin du XIXème siècle fut une période compliquée pour la péninsule. Le Japon et la Russie se disputaient pour savoir qui aurait le monopole de l’influence sur la Corée, tandis que Kojong (고종) devenait le premier empereur et perdait sa femme, l’impératrice Myeongseong (명성황후), dans un assassinat retentissant. Dans ce climat tendu, la démocratie coréenne naissait et le système des classes était remis en cause par les partisans de la rébellion paysanne du Donghak (동학 농민 혁명).

Quelles sont les origines du mouvement ?

 

De nombreuses révoltes parcourent le XIXème siècle. Parmi ces dernières, deux concernent les droits des classes les plus pauvres, malmenées par l’instabilité politique de Joseon (조선). La première d’entre elles est la guerre paysanne de Gwanseo (관서) de 1811 à 1812. Elle est dirigée par Hong Gyeong Nae (홍경래) contre les fonctionnaires corrompus. Grâce au soutien de riches propriétaires terriens, elle parvient à occuper toute la province de Pyongan (평양) où se trouve l’actuelle capitale de Corée du Nord, Pyongyang (평양). Les révoltes paysannes de Imsul (임술) se produisent quant à elle en 1862 en commençant par Jinju (진주) puis en s’étendant dans le sud du pays jusqu’à Gwangju (광주). La cause principale du soulèvement se trouve dans les taxes excessives, et les aristocrates importants des villes concernées sont souvent tués par vengeance. Dans les deux cas, les rebelles finissent par être acculés et tous exécutés.

 

Dans ce contexte, le premier grand penseur du mouvement Donghak fait son apparition. Il s’agit de Choe Je U (최제우), un aristocrate de la région de Gyeongju (경주). En 1860, il formule un courant de pensée qui souhaite aider les paysans pauvres et cherche à promouvoir l’équité pour retrouver une cohésion sociale. Dans ce cadre, l’idée de lutte des classes est fortement présente. Dans un pays autant marqué par les castes que la Corée de Joseon, cela devient une idéologie politique qui cherche à révolutionner la société coréenne. De par les influences étrangères grandissantes provenant du Japon et de la Russie, c’est également un courant nationaliste qui souhaite retrouver l’autonomie de la péninsule. D’autre part, on retrouve des éléments religieux qui s’inspirent du christianisme, comme l’idée d’un dieu unique, ainsi que le bouddhisme qui a des traces très anciennes en Corée.

 

À partir des années 1870, le mouvement Donghak commence à s’organiser. Il se divise en plusieurs sections provinciales qui se nomment des “jeob” (접) et qui sont dirigées par des “jeobju” (접주). Le chef de toute la religion devient le “gyoju” (교주).

 

Les affrontements en 1894

 

Ce qu’on appelle la rébellion paysanne de Donghak ne commence réellement que durant l’année 1894. Après son exécution en 1868 pour hérésie, Choe Je U a été remplacé par un nouveau patriarche du même clan, Choe Si Hyeong (최시형), qui est donc le “gyoju”. Après plusieurs décennies de persécutions des membres du culte Donghak, la coupe est pleine au début des années 1890. Dès 1892, des rassemblements se tiennent dans toute la péninsule pour réclamer la reconnaissance du mouvement et la réhabilitation de leur fondateur. Un compromis, c’est-à-dire une plus grande tolérance, est alors trouvé avec le roi pour éviter les effusions de violence.

 

Néanmoins, le calme est de courte durée. Un soulèvement se produit le 15 février 1894 à Gobu (고부) [NDLR : de nos jours Jongeup (정읍)] car les fermiers locaux sont en conflit avec le gouverneur, Cho Byeong Gap (조병갑). Les taxes trop élevées, ici sur l’eau en raison d’un nouveau réservoir, sont le problème, en plus mauvaises récoltes qui rendent la situation très difficile. Les demandes de rabais des paysans ne donnent aucun résultat, à part l’arrestation des gens impliqués. Par conséquent, Jeon Bong Jun (전봉준), le “jeobju” de la province, décide de mener une insurrection. Avec ses partisans, il prend le contrôle de l’administration, détruit le réservoir qui posait problème et répartit les réserves de céréales parmi le peuple affamé. Le gouvernement reprend le contrôle de la région au mois de mars et met en place une répression sévère entraînant des confiscations de biens, des incendies des villages et l’exécution des personnes qui ont pris part aux révoltes. Ce traitement ne fait que renforcer la colère des paysans. En avril, d’autres villages se rallient à Gabu et en mai, tout le Jeollanam-do est sous l’influence du leader Jeon, surnommé “le général haricot Mungo” (녹두장군) en raison de sa petite taille. Il a également à ses côtés deux seconds pour le seconder dans cette tâche, Son Hwa Jung (손화중) et Kim Gae Nam (김개남). Le but de la révolte passe alors de la réparation des torts au renversement du gouvernement, et l’armée de fortune marche vers Séoul. Pour se sauver, la monarchie coréenne fait appel à son allié de longue date, la Chine, qui envoie 2000 soldats. Pour protéger ses intérêts dans la péninsule, les Japonais interviennent également. Le 11 juin, les révolutionnaires sont obligés d’abandonner le combat. Ils obtiennent d’établir leur paroisse dans chaque district.

 

Toutefois, les deux forces étrangères ne quittent pas la Corée après la résolution du conflit et les tensions escaladent jusqu’à la première guerre sino-japonaise (1894-1895). Le mouvement Donghak étant résolument anti-étranger, les sudistes menés par Jeon lancent une nouvelle offensive en octobre. Les nordistes, auxquels appartient Choe Si Hyeong, sont plus pacifiques et craignent que la religion perde en crédibilité avec la violence des rebelles du sud. Malgré leurs efforts, la bataille d’Ugeumchi (우금치 전투) a lieu à Gongju (공주) du 22 octobre au 11 novembre face aux forces du Japon et du gouvernement coréen. En large infériorité, le combat se conclut par de lourdes pertes du côté des rebelles. Tout aussi dévastatrice, la bataille de Taein (태인 전투) du 28 novembre finit de les achever et Jeon Bong Jun, en disgrâce, dissout ses troupes. Les derniers “jeobju” à résister feront de même en décembre. Jeon sera dénoncé, emprisonné, puis finalement exécuté en mars 1895. Choe Si Hyeong échappera plus longtemps à la justice mais finira tout de même par être capturé et mis à mort en 1898 après une longue fuite.

 

Quelle postérité ?

 

Malgré le bain de sang qui a attendu les révolutionnaires, la rébellion paysanne portera tout de même ses fruits. Entre 1894 et 1896, Kojong instaure les réformes Gabo (갑오 개혁). Elles interdisent les discriminations à cause du système de castes, l’esclavage, le mariage des mineurs et les veuves gagnent le droit de se remarier. Elles réduisent également l’autorité du roi au profit du “uijeongbu” (의정부), l’équivalent du conseil des ministres durant l’ère Joseon, et créent de nouveaux postes pour mieux lutter contre les injustices judiciaires et économiques. Malheureusement, les réformes ont aussi permis au Japon de s’immiscer dans les affaires coréennes et ont aggravé les tensions internationales qui résulteront en l’assassinat de l’impératrice Min.

En dépit de ces avancées, jusqu’au traité d’Eulsa (을사늑약) en 1905 qui instaure le protectorat japonais sur la péninsule ainsi que la liberté de religion, les croyants de la religion Donghak sont persécutés. À ce moment, le courant de pensée Donghak, marqué du sceau de la rébellion, doit se reconvertir. Et c’est Son Byong Hi (손병희), un des rares chef du mouvement restant, qui décide de prendre ce tournant. Il le renomme cheondoïsme, ou “cheondogyo” (천도교), et incorpore dans sa doctrine des éléments de chamanisme coréen qu’on appelle aussi “shindo” (신도). Il ouvre en apparence une ère de transparence et de pacifisme pour être légitimé aux yeux des Japonais, plus influents que jamais.

Néanmoins, cette religion humaniste et sociale continue de s’investir dans les mouvements de révolte contre les Japonais. C’est notamment le cas lors de celui du 1er mars 1919 (3·1 운동 soit “samil undong”). En effet, quinze des trente-trois signataires de la Déclaration d’indépendance, qui se tient au restaurant Taehwagwan (태화관 식낭), étaient des membres du culte.

De nos jours, le cheondoïsme est une religion qui reste importante en Corée du Sud avec 65,000 fidèles. En Corée du Nord, elle est d’autant plus influente avec près de 2,8 millions de croyants, soit 12, 9 % de la population.

 

La rébellion dans la culture populaire

 

De nombreuses chansons folks s’inspirent de la révolution paysanne, et la plus connue d’entre elles est Oh Bird, Oh Blue Bird (새야, 새야, 파랑 새야). Voici l’air repris par la soprano Jo Sumi (조수미) , ainsi que deux interprétations plus modernes dans l’émission Immortal Songs : Singing the Legend (불후의 명곡: 전설을 노래하다) par Son Woo (선우) et Kim So Hyeon (김소현) :

 

Cependant, aucune musique plus récente ne semble avoir mis en avant cette histoire dans ses paroles ou dans ses clips, comme cela a pu être le cas pour des évènements moins vieux à l’instar du soulèvement de Gwangju.

 

En dépit de cet apparent manque d’intérêt contemporain, le cinéma aborde le sujet en 1991. Fly High Run Far (개벽), réalisé par Im Kwon Taek (임권택) et mettant en scène les célèbres acteurs Lee Deok Hwa (이덕화) et Lee Hye Young (이혜영), obtient même le prix du meilleur film au Grand Bell Awards (대종상 영화제) [NDLR : considéré comme l’équivalent des Oscars en Corée du Sud]. Il raconte la vie de Choe Si Hyeong et les persécutions dont il a été victime.

Bande annonce en coréen :

 

Plus récemment, en 2019, le drama historique Nokdu flower (녹두꽃) a également décidé de conter les évènements de la révolution paysanne. Il narre plus précisément le conflit de deux frères, le fils illégitime joué par Jo Jung Suk (조정석) et le légitime par Yoon Si Yoon (윤시윤), qui finissent par s’affronter lors de la bataille d’Ugeumchi après avoir choisi deux côtés opposés lors de la rébellion. Cette série a obtenu quelques prix au SBS Drama Awards et est actuellement disponible sur Netflix.

Bande annonce en anglais :

 

Où aller pour en apprendre plus ?

 

Il existe un parc et musée mémorial nommé Donghak Peasants Revolution Memorial Hall (동학농민혁명기념관). Il est situé à Jeongeup, sur un ancien champ de bataille entre les rebelles et le gouvernement (sur lequel on peut d’ailleurs aller). Toutefois attention, les explications ne sont pas fournies en anglais. Pour vous y rendre, vous pouvez prendre un bus du Intercity Bus Terminal de Séoul ou un train à Seoul Station, avec au minimum deux heures de transport. Ensuite, un court voyage de dix minutes en taxi est de rigueur.  Petit conseil : Jeongeup étant située entre Gwangju et Jeonju (전주), cela est plus rapide et économique de venir en bus ou en train à partir d’une de ces deux villes.

Un autre musée d’un format plus petit existe d’ailleurs également à Jeonju (accessible en train par KTX et en bus) et se trouve dans le quartier des hanok.

 

Droits photo et vidéo : Chun Wu Films Co., SBS (Seoul Broadcasting Station), Organisation Coréenne du Tourisme, TripAdvisor

Anaëlle P.

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